5

 

La comète n’avait pas de nom. Elle avait peut-être été répertoriée et cataloguée à un moment donné, mais pas de mémoire d’homme. En tout cas, on ne trouvait rien à son sujet dans aucune base de données publique. Aucun transpondeur n’avait jamais été fixé à sa surface ; jamais les Pirates du Ciel ne s’y étaient posés pour tenter un carottage. Elle était rigoureusement insignifiante à tout point de vue. Ce n’était qu’un planétoïde glacé comme il y en avait des milliards, dérivant au gré des courants cosmiques selon une orbite lente, majestueuse, autour d’Epsilon Eridani. La plupart n’avaient pas changé d’un iota depuis la formation du système. Très occasionnellement, l’écho d’un bouleversement survenu parmi les plus grands mondes du système venait perturber quelques éléments de l’essaim, les envoyant valdinguer sur des orbites qui frôlaient le soleil ; mais pour l’immense majorité des comètes l’avenir se bornerait à graviter autour d’Eridani, jusqu’à ce que le soleil se dilate et les engloutisse. Jusque-là, elles resteraient inertes, inconcevablement froides et sans vie.

La comète était imposante, par rapport aux autres planétoïdes de l’essaim, mais n’avait rien d’exceptionnel : un million d’autres au moins étaient plus grosses. C’était une boule de boue congelée, de glace presque noire, d’une vingtaine de kilomètres de diamètre ; une meringue légèrement compactée de méthane, de monoxyde de carbone, d’azote et d’oxygène mêlés de silicates, d’hydrates de carbone calcinés, et de quelques veines violettes ou vert émeraude, éclatantes : un magma de macromolécules organiques qui s’étaient cristallisées en filons de cristaux réfractifs magnifiques, des milliards d’années auparavant, quand la galaxie était un endroit plus jeune et plus calme. Cela mis à part, elle était généralement d’un noir piteux. À cette distance – treize heures-lumière –, Epsilon Eridani n’était qu’un point lumineux glacé qui avait l’air à peine moins éloigné que les étoiles les plus brillantes.

Et pourtant, l’homme s’y était posé, il y avait longtemps.

Il était arrivé avec une escadrille de sombres vaisseaux bourrés de machines de terraformation. Ils avaient enveloppé la comète d’un cocon de plastique transparent semblable à une écume de sucs gastriques. Le plastique avait conféré à la comète la rigidité structurelle qui lui faisait défaut, et cependant, à une certaine distance, il était à peu près indécelable. La mesure hétérodyne du décalage Doppler en retour des radars ou des spectroscopes n’était que faiblement modifiée et restait bien en deçà de la marge d’erreur des mesures demarchistes.

La comète une fois rigidifiée par sa coque de plastique, les hommes avaient entrepris d’en modifier la rotation. Des fusées ioniques, disposées à des points stratégiques de la surface, la privèrent peu à peu de son mouvement angulaire. Lorsqu’elle n’eut plus qu’une faible rotation résiduelle, suffisante pour détourner tous les soupçons, les fusées ioniques furent coupées et la surface dépouillée de toute trace d’intervention.

À ce moment-là, les hommes avaient déjà commencé à s’affairer à l’intérieur. Ils avaient évidé la comète, ôtant quatre-vingts pour cent de son volume intérieur et n’en laissant qu’une coque mince, dure, qui doublait l’enveloppe extérieure. La caverne résultante faisait quinze kilomètres de diamètre et était parfaitement sphérique. On y accédait par des cheminées invisibles assez vastes pour permettre l’entrée d’un vaisseau spatial de taille moyenne, pourvu qu’il soit manié d’une main experte. Les soutes-parkings et les soutes de réparation foisonnaient sur la paroi intérieure de la sphère comme le maillage d’une mégapole, ponctué çà et là par des moteurs cryoarithmétiques, des dômes noirs, trapus, incrustés dans cette trame pseudo-urbaine tels des cônes de cendre volcanique. Les énormes moteurs étaient des réfrigérateurs quantiques qui absorbaient la chaleur de l’environnement local par refroidissement computationnel.

Clavain avait si souvent effectué la manœuvre d’entrée qu’il ne s’alarmait plus des brusques ajustements de trajectoire nécessaires pour éviter la collision avec la coque en rotation de la comète. C’était du moins ce qu’il se disait. Mais en vérité il ne reprenait son souffle que lorsqu’il était en sûreté à l’intérieur ou au-dehors. Ça ressemblait trop à la plongée sous une herse de château fort en train de se refermer. Et avec un bâtiment aussi vaste que l’Ombre de la Nuit, les ajustements étaient d’autant plus brutaux.

Il confiait la manœuvre aux ordinateurs de l’Ombre de la Nuit. Ils savaient exactement ce qu’il fallait faire, et l’insertion était précisément le genre de problème qu’ils résolvaient mieux que les hommes, Conjoineurs ou non.

Ce fut le cas cette fois-là encore. Soudain, il se retrouva dedans. Il éprouva, comme chaque fois, une sorte de vertige en revoyant l’espace intérieur de la comète. La coque n’était pas longtemps restée creuse. Le volume évidé était plein de machineries en mouvement : une immense horlogerie d’anneaux concentriques, qui tournaient très vite les uns dans les autres, évoquant de façon troublante une sphère armillaire d’une complexité fantastique.

Il contemplait la forteresse militaire de son peuple : le Nid Maternel.

Le Nid Maternel était composé de cinq enveloppes concentriques. Les quatre coques extérieures étaient conçues pour simuler la gravité, par étapes d’un demi-g. Chaque niveau comportait trois anneaux de diamètre presque égal, inscrits dans des plans inclinés de soixante degrés les uns par rapport aux autres. L’intersection se situait dans deux noyaux de structure hexagonale. Ces structures nodales faisaient office à la fois de moyen de guidage et de salle d’échange entre les anneaux. À l’intérieur de ces noyaux, les anneaux coulissaient dans des manchons canalisés par des champs magnétiques sans friction. Les anneaux proprement dits étaient des bagues noires percées de myriades de fenêtres minuscules et, par endroits, d’espaces éclairés plus vastes.

Les trois anneaux extérieurs faisaient dix kilomètres de diamètre et simulaient une gravité de deux g. Un vide d’un kilomètre séparait cette coque de la suivante, formée d’un trio d’anneaux plus petits, simulant une gravité d’un g et demi. À un kilomètre encore vers l’intérieur se trouvait un trio d’anneaux à un g, où vivaient la majorité des Conjoineurs. Une dernière enveloppe de trois anneaux à un demi-g entourait enfin une sphère centrale, transparente, fixe : c’était le noyau en apesanteur, une bulle pressurisée de trois kilomètres de diamètre pleine de verdure, de lampes solaires et de diverses niches de microhabitat. C’est là que les enfants jouaient et que les vieux Conjoineurs venaient mourir. C’était aussi là que Felka passait le plus clair de son temps.

L’Ombre de la Nuit décéléra et cala sa vitesse sur celle des trois anneaux extérieurs d’où sortaient déjà des équipes de maintenance. Clavain sentit les chocs sourds accompagnant le clampage des amarres sur la coque. Sitôt l’équipage débarqué, le vaisseau serait tracté vers les cellules qui garnissaient tout l’espace intérieur. De nombreux bâtiments s’y trouvaient déjà : des formes noires, plus ou moins fuselées, greffées sur un réseau labyrinthique d’alimentation, de systèmes d’entretien et de réparation. La plupart étaient plus petits que celui de Clavain, et il n’y avait pas de vaisseaux vraiment grands.

Clavain quitta l’appareil en proie au léger sentiment de malaise habituel : l’impression de n’avoir pas vraiment fini son travail. Il avait mis des années à comprendre ce qui provoquait cette sensation : c’était la façon dont ses compagnons Conjoineurs ne se disaient rien en quittant le navire, alors qu’ils avaient peut-être passé des mois ensemble, en mission, à affronter de si nombreux dangers.

Une capsule automatisée vint le chercher devant l’un des sas de la coque. C’était une caisse verticale percée de nombreuses ouvertures, posée sur un socle rectangulaire équipé de fusées et d’hélices de propulsion. Clavain monta dedans et vit une autre capsule, plus grosse, partir du sas voisin. Remontoir s’y trouvait avec deux autres Conjoineurs et le prisonnier qu’ils avaient récupéré sur le vaisseau demarchiste. Il faisait le dos rond, l’air docile et soumis. De loin, on aurait aisément pu le prendre pour un prisonnier humain. L’espace d’un instant, Clavain pensa qu’il avait décidé de coopérer, puis il repéra le pacificatore posé sur le crâne rasé du porcko.

Ils l’avaient scrapé en revenant vers le Nid Maternel, mais ils n’avaient rien appris de particulier. Ses souvenirs étaient globalement bloqués ; pas à la façon des Conjoineurs, mais avec la barbarie typique des toubibs marrons qui opéraient dans la pègre de Chasm City. Ce traitement était généralement infligé à ceux qu’on voulait empêcher de révéler des informations compromettantes aux autorités de Ferristown : les sirènes, les faucheuses, les pompe-crâne et les effaceurs. Avec le genre de technique d’interrogatoire dont disposait le Nid Maternel, Clavain ne doutait pas que ces blocages céderaient, mais, en attendant, tout ce qu’on savait c’est qu’on avait capturé un petit porcko délinquant aux tendances violentes, probablement affilié à l’un des gangs qui sévissaient sur Yellowstone et autour, dans la Ceinture de Rouille. Il était clair qu’il ne mijotait rien de bon quand il avait été capturé par les Demarchistes, mais ça n’avait rien d’exceptionnel avec ces porckos.

Clavain n’avait ni sympathie ni antipathie pour les hyperporcs. Il en avait suffisamment rencontré pour savoir qu’ils étaient aussi complexes, sur le plan moral, que les êtres humains pour le service desquels on les avait créés, et qu’ils devaient être jugés sur leurs actes. Un porcko de la lune industrielle de Ganesh lui avait sauvé la vie à trois reprises en 2358, lors de la crise du cordon de Shiva-Parvati. Vingt ans plus tard, sur la lune d’Irravel, une planète en orbite autour de Fand, un groupe de gangsters porckos avait pris huit des soldats de Clavain en otage et avait commencé à les dévorer vivants parce qu’ils refusaient de divulguer les secrets des Conjoineurs. Il n’y avait eu qu’un rescapé, et Clavain avait fait siens ses souvenirs saturés de souffrance. Il les portait en lui en ce moment même, verrouillés dans une zone étanche de son esprit, d’où ils ne risquaient pas de sortir accidentellement. Et pourtant, même cette ignominie ne lui avait pas fait haïr les porckos en tant qu’espèce.

Il n’était pas sûr que Remontoir puisse en dire autant. Profondément enfoui dans son passé se trouvait un épisode encore plus épouvantable et lourd à porter : il avait été fait prisonnier par Batch Sept, un pirate porcko, l’un des tout premiers hyperporcs, dont l’esprit était couturé de cicatrices psychotiques de pseudo-prothèses neurogénétiques bancales. Il avait capturé Remontoir et l’avait isolé de la communion mentale avec les autres Conjoineurs. Cela seul aurait déjà constitué une torture suffisante, mais Batch Sept n’avait pas mégoté sur les autres tortures plus classiques. Et il excellait à ce jeu-là.

Remontoir avait fini par s’échapper, et le porcko était mort. Mais Clavain savait que son ami en avait conservé de profondes blessures mentales qui remontaient de temps à autre à la surface. Il l’avait observé alors qu’il effectuait les scrapings préliminaires du porcko. Il ne fallait pas grand-chose pour que cette procédure devienne une torture en bonne et due forme. Et bien que Remontoir n’ait rien fait qui ne soit justifié – à vrai dire, il s’était montré presque timoré dans son interrogatoire –, Clavain devait bien admettre qu’il éprouvait quelques doutes. Si seulement ce n’était pas un porcko, se disait-il, et si seulement Remontoir n’avait pas été obligé de prendre part à l’interrogatoire du prisonnier…

Clavain regarda l’autre capsule s’éloigner de l’Ombre de la Nuit, convaincu que ce n’était pas la dernière fois qu’il entendait parler du porcko, et que sa capture aurait forcément des suites. Et puis il eut un sourire et se dit qu’il était stupide. Ce n’était qu’un porcko, après tout.

Clavain émit une commande neurale à destination de la simple sous-persona de la capsule, qui se détacha avec une embardée de la coque sombre, pareille au ventre d’une baleine, de l’Ombre de la Nuit. La capsule l’emmena, à travers l’immense mécanisme des roues concentriques qui se ruaient vers lui, vers l’intérieur, vers le cœur vert du noyau en apesanteur.

Cette forteresse, ce Nid Maternel entre tous, n’était que le dernier en date. Il y avait toujours eu un Nid Maternel d’une sorte ou d’une autre, mais au tout début de la guerre ce n’était que le plus vaste d’un grand nombre de bases secrètes. Les deux tiers des Conjoineurs avaient été répartis dans de plus petites bases réparties dans tout le système. Mais la dispersion avait entraîné certains problèmes. Les groupes étaient séparés par des années-lumière, et les communications de l’un à l’autre auraient pu être interceptées, de sorte qu’ils avaient dû y renoncer. Ils n’avaient plus les moyens d’élaborer des stratégies en temps réel, l’esprit de ruche ne pouvait plus être étendu pour englober deux nids, ou plus. Les Conjoineurs, morcelés, n’étaient plus eux-mêmes. La décision avait été prise à regret de regrouper les nids individuels dans un Nid Maternel, plus vaste, dans l’espoir que l’avantage apporté par la centralisation compenserait le danger constitué par le fait de mettre tous leurs œufs dans le même panier.

Rétrospectivement, la décision avait été une réussite.

La capsule ralentit en arrivant près de la membrane du noyau en apesanteur. Clavain se sentit soudain tout petit à côté de la sphère verdoyante. Elle brillait d’un doux éclat, comme une planète miniature. La capsule s’insinua à travers la membrane.

Clavain ouvrit une vitre, et l’atmosphère du noyau se mêla à celle de la capsule. Les odeurs végétales lui picotèrent le nez. L’air était frais et humide, et sentait la forêt après un gros orage matinal. Il s’était rendu un nombre incalculable de fois dans le noyau, mais l’odeur lui rappelait toujours son enfance et non ses précédentes visites. Il avait certainement traversé une forêt de ce genre, quelque part sur Terre – en Écosse, peut-être. Il ne pouvait pas dire où et quand.

Il n’y avait pas de gravité dans le noyau, mais la végétation qui l’emplissait ne planait pas en apesanteur. Des mâts de chêne de trois kilomètres de long traversaient la sphère de part en part. Les montants se ramifiaient et se fondaient les uns dans les autres de façon aléatoire, formant un cytosquelette de bois d’une agréable complexité. Çà et là, les mâts étaient assez renflés pour héberger des espaces clos, des niches où brillaient des lampions de couleur pastel. Une résille de rameaux plus fins formait un maillage structurel auquel était ancrée la verdure. L’ensemble était festonné par des tuyaux d’irrigation et des tubes d’alimentation qui partaient des machines situées au cœur du noyau. La masse de verdure était éclairée par des lampes solaires serties à intervalles irréguliers dans la membrane. Elles brillaient à présent de la lumière bleu dur du plein midi, mais, alors que la journée avançait – le temps était réglé sur celui de Yellowstone, où les journées comptaient vingt-six heures –, les lampes parcouraient toutes les teintes du spectre jusqu’au bronze et aux couleurs rougeoyantes du soir.

Et puis la nuit tomberait enfin. La forêt sphérique s’animerait, retentirait des pépiements et des appels d’un millier d’animaux nocturnes étrangement évolués. Quand on était accroupi sur un mât près du cœur, à la fin du jour, il était facile de croire que la forêt s’étendait sur des milliers de kilomètres dans toutes les directions. Les roues centrifuges n’étaient visibles qu’à partir des dernières centaines de mètres de verdure, par-delà la membrane, et elles étaient à la fois très loin et complètement silencieuses, évidemment.

La capsule louvoya dans la masse, sachant précisément où elle devait emmener Clavain. Il voyait quelques Conjoineurs par-ci, par-là, mais surtout des vieillards ou des enfants. Ces derniers naissaient et grandissaient dans le trio d’anneaux à un g, mais on les amenait là régulièrement dès l’âge de six mois. Sous la supervision des aînés, ils acquéraient la discipline musculaire et d’orientation nécessaire en apesanteur. Pour la plupart d’entre eux, ce n’était qu’un jeu, mais les meilleurs seraient sélectionnés pour servir dans le théâtre de la guerre spatiale. Quelques-uns, très peu, faisaient preuve de talents spatiaux si brillants qu’ils seraient orientés vers la prévision des combats.

Les vieillards étaient trop fragiles pour passer beaucoup de temps dans les anneaux à forte gravité. Lorsqu’ils arrivaient dans le noyau, il était fréquent qu’ils n’en repartent jamais. Clavain repéra un couple. Ils portaient tous les deux une tenue de soutien, des harnais médicaux qui faisaient aussi office de pack de propulsion. Leurs jambes traînaient derrière eux, comme oubliées. Ils tentaient de convaincre cinq enfants de se lancer dans le vide à partir d’une sorte de perchoir de bois.

À l’œil nu, la scène avait quelque chose de véritablement sinistre. Les enfants étaient affublés de combinaisons et de casques noirs afin de se protéger des branches acérées. Leurs yeux disparaissaient derrière des lunettes noires, et leur expression était difficile à déchiffrer. Les aînés étaient équipés de la même façon, mais sans casque. Ils n’avaient pas l’air ravis. Pour Clavain, on aurait dit des fossoyeurs à un enterrement dont la solennité aurait volé en éclats au moindre signe de frivolité.

Clavain ordonna à ses implants de lui révéler la vérité. Il y eut un moment de croissance exubérante alors que des structures éclatantes s’épanouissaient à partir du néant, et soudain… les enfants portaient des vêtements impalpables, ornés de dessins tribaux tourbillonnants, de zigzags aux couleurs éclatantes. Ils étaient nu-tête, et non encombrés par des casques. Il y avait deux garçons et trois filles. Ils devaient avoir entre cinq et sept ans. Ils n’avaient pas l’air fous de joie, mais d’un autre côté ils n’étaient pas désespérés, ni même neutres. Ils avaient plutôt l’air un peu effrayés et un tantinet exaltés. Il y avait manifestement une légère rivalité entre eux, chaque enfant soupesant les avantages et les risques d’être le premier à faire le saut dans le vide.

Le couple âgé n’avait pas beaucoup changé, mais à présent Clavain était en phase avec leurs pensées. Leur visage, qui irradiait une aura d’encouragement, avait maintenant l’air serein et patient, et non plus funèbre. Ils étaient tout disposés à attendre des heures que les enfants fassent le grand saut.

L’environnement lui-même était différent. L’air grouillait de papillons et de libellules pareils à des joyaux, qui filaient en tous sens, décrivant des trajectoires affairées. Des chenilles de néon arpentaient la verdure à la recherche de nourriture. Des oiseaux-mouches planaient de fleur en fleur, se déplaçant comme des jouets mécaniques programmés avec une précision d’horlogerie. Des singes, des lémuriens et des écureuils volants bondissaient, les yeux brillants comme des billes.

C’était ce que les enfants percevaient, et ce sur quoi Clavain était à présent syntonisé. Ils ne connaissaient pas d’autre monde que cette abstraction de livre d’images. Subtilement, au fur et à mesure qu’ils grandiraient, les données qui parviendraient à leur cerveau seraient manipulées. Ils ne remarqueraient jamais le changement d’un jour sur l’autre, mais les créatures qui hantaient la forêt reprendraient peu à peu leur aspect, adoptant des verts et des bruns, des noirs et des blancs plus proches de la réalité. Les animaux deviendraient plus petits et plus fuyants. Pour finir, il ne resterait que la réalité, et puis, quand les enfants auraient dix ou onze ans, on leur parlerait avec ménagement des machines qui avaient modifié leur vision du monde. On leur expliquerait qu’ils avaient des implants, et comment ils permettaient à une seconde enveloppe de se mouler sur la réalité, une enveloppe qui pouvait prendre toutes les formes possibles et imaginables.

Pour Clavain, le processus éducatif avait été sensiblement plus brutal. Ça s’était passé au cours de sa seconde visite au nid de Galiana, sur Mars. Elle lui avait montré la nursery où on éduquait les jeunes Conjoineurs, mais à ce moment-là il n’avait pas d’implants. Et puis il avait été blessé, et Galiana lui avait bourré la tête de médechines. Il se souvenait encore du moment où il avait cru que son cœur allait s’arrêter de battre, où il avait pour la première fois fait l’expérience de la manipulation de sa réalité. Il avait eu l’impression que sa tête était envahie par de nombreux autres esprits, mais le plus choquant avait peut-être été son premier aperçu du royaume dans lequel les Conjoineurs évoluaient. Les psychologues avaient un terme pour ça – percée cognitive –, mais rares étaient ceux qui l’avaient expérimentée par eux-mêmes.

Soudain, il attira l’attention des enfants.

[Clavain !]

L’un d’eux lui avait envoyé une pensée dans la tête.

Clavain fit arrêter la capsule au milieu de l’espace que les enfants utilisaient pour leurs leçons de vol. Il s’orienta afin de se retrouver à peu près à leur niveau.

Salut !

Clavain attrapa la rambarde devant lui comme un prêtre en chaire.

Une petite fille le regardait avec intensité.

[Où tu étais passé, Clavain ?]

Dehors.

Il braqua un regard scrutateur sur les tuteurs.

[Dehors ? Hors du Nid Maternel ?] insista la petite fille.

Il ne savait pas trop quoi répondre. Il ne se souvenait plus de ce que les enfants savaient à cet âge-là. Ils n’avaient sûrement pas entendu parler de la guerre, et il savait qu’une chose en entraînant une autre… Bref, il ne voyait pas bien quoi leur dire.

Hors du Nid Maternel, oui.

[Dans un vaisseau spatial ?]

Oui. Un très gros vaisseau spatial.

[Je peux le voir ?] demanda la petite fille.

Un jour, sûrement. Mais pas aujourd’hui.

Il perçut le trouble des tuteurs, bien qu’aucun n’ait projeté une pensée articulée dans son esprit.

Je suppose que vous avez autre chose à faire.

[Qu’est-ce que tu faisais dans le vaisseau spatial, Clavain ?]

Clavain se gratta la barbe. L’idée d’induire les enfants en erreur lui déplaisait, et il n’avait jamais été très doué pour le mensonge, même par omission. Une version distillée, édulcorée, de la vérité semblait être la meilleure approche.

J’ai aidé quelqu’un.

[Ah bon ? Et qui as-tu aidé ?]

Une dame… Une femme.

[Et pourquoi elle avait besoin que tu l’aides ?]

Son vaisseau – son vaisseau spatial – était endommagé, et elle était en difficulté. Et il se trouvait que je passais par là.

[Comment elle s’appelait, la dame ?]

Bax. Antoinette Bax. Je lui ai donné un petit coup de pouce – enfin, un petit coup de fusée – pour l’empêcher de tomber dans une géante gazeuse.

[Et qu’est-ce qu’elle faisait près d’une géante gazeuse ?]

À vrai dire, je ne sais pas très bien.

[Et pourquoi elle avait deux noms, Clavain ?]

Parce que…

Il comprit qu’il ne s’en sortirait jamais.

Écoutez, euh… je ne voulais pas vous interrompre. Vraiment, je n’aurais pas dû.

Il sentit que les tuteurs, très tendus, se décrispaient.

Alors, euh… qui va me montrer comme il sait bien voler, hein ?

C’était toute l’incitation dont les enfants avaient besoin. Un bouquet de voix chatoyantes lui envahit le crâne, chacune rivalisant pour attirer son attention.

[Moi, Clavain, moi ! Regarde-moi !]

Il les regarda donner le coup de talon qui les envoyait dans le vide. Tout d’un coup, plus rien ne les retenait.

 

 

Il regarda encore un moment à travers une infinité de verdure, puis la capsule pénétra un vacillement de feuilles et il se retrouva dans une clairière. La capsule s’était déplacée pendant trois ou quatre minutes depuis qu’il avait quitté les enfants pour aller retrouver Felka.

La clairière était un espace sphérique entouré d’une végétation luxuriante et traversé par l’un des mâts de soutènement, avec son renflement évidé. La capsule se rapprocha du mât et se positionna en vol stationnaire le temps que Clavain en descende. Des échelles et des lianes fournissaient des prises pour les pieds et les mains qui lui permirent de progresser le long du mât jusqu’à l’entrée de l’espace résidentiel. Il éprouvait un vague vertige. Une partie de son esprit frémirait probablement toujours à l’idée de ramper avec cette intrépidité à travers ce qui ressemblait aux frondaisons d’une forêt tropicale, mais les années avaient émoussé cette angoisse primitive, et elle était à présent à peine sensible.

— Felka ! appela-t-il pour annoncer sa présence. C’est Clavain !

Il n’y eut pas de réponse immédiate. Il s’enfonça plus profondément, descendant – ou montant ? – la tête la première.

— Felka… ?

— Salut, Clavain.

Sa voix retentit un peu plus loin, amplifiée par l’acoustique particulière du mât à l’intérieur duquel elle se réverbérait.

Il suivit la voix. Il ne pouvait pas sentir ses pensées. Felka ne participait généralement pas à l’esprit de ruche des Conjoineurs. Il n’en avait pas toujours été ainsi, mais, même si ça avait été le cas, Clavain aurait conservé une certaine distance. Il y avait longtemps qu’ils avaient décidé, par consentement mutuel, de ne pas fusionner mentalement, sauf à un niveau très superficiel. Toute autre intrusion aurait constitué une intimité indésirable.

Le puits menait dans un espace intérieur qui évoquait un ventre maternel. C’est là, dans cet endroit qui était son laboratoire et son atelier, que Felka passait le plus clair de son temps. Les murs étaient un maelström troublant d’excroissances ligneuses. Pour Clavain, les ellipses et les nœuds du bois évoquaient les courbes géodésiques d’un espace-temps soumis à des tensions énormes. Des grappes de lanternes brillaient, projetant son ombre sur les parois, l’ombre d’un ogre redoutable. Il se propulsait du bout des doigts, passant entre des objets de bois aux formes contournées qui flottaient en apesanteur. L’espace intérieur du mât en était plein. Clavain les reconnut aisément, à l’exception d’un ou deux qui lui parurent nouveaux.

Il en attrapa un au vol pour le regarder de plus près. L’objet s’agita comme pour lui échapper. C’était une tête humaine faite d’une unique hélice de bois. Dans le vide séparant les spirales, il voyait une autre tête à l’intérieur, une troisième dans la deuxième, et peut-être d’autres encore. Il lâcha l’objet et attrapa une sphère hérissée de piquants de longueurs différentes. Il appuya sur l’un des piquants pour le ramener à la taille de la plupart des autres et il y eut un déclic, comme s’il avait actionné une serrure.

— Eh bien, Felka, je vois que tu n’es pas restée inactive, dit-il.

— J’ai cru comprendre que je n’étais pas la seule, répliqua-t-elle. J’ai entendu parler d’une histoire de prisonnier…

Clavain franchit un nouveau barrage d’objets en bois, suivit une courbe de l’espace intérieur et se faufila par une petite porte qui menait dans une minuscule cellule sans fenêtre, éclairée par des lampions roses et verts du plus bel effet sur les parois ocre jaune. L’une d’elles disparaissait derrière des visages de bois sculpté, aux traits un peu caricaturaux. Ceux du pourtour, grossièrement esquissés, évoquaient des gargouilles gravées à l’acide. Ça sentait la résine et la sciure de bois.

— Je ne crois pas que ce soit une prise très intéressante, répondit Clavain. Son identité est encore vague, mais il semblerait qu’il s’agisse d’une sorte de criminel porcko. Son scraping a mis en évidence des schémas mémoriels récents le montrant en train de commettre des meurtres. Je t’épargne les détails, mais il faut lui laisser ça, il est créatif. Quand on dit que les porckos n’ont pas d’imagination, c’est faux.

— Je n’y ai jamais cru, Clavain. Et l’autre histoire, cette femme que tu aurais sauvée ?

— Ah, c’est drôle comme les nouvelles vont vite !

Puis il se rappela que c’était lui qui avait parlé d’Antoinette Bax aux enfants.

— Elle a dû être étonnée !

— Je ne sais pas. Elle aurait dû ?

Felka eut un reniflement. Elle planait au milieu de la pièce telle une planète boursouflée autour de laquelle orbitaient de nombreuses et délicates lunes de bois. Elle portait une tenue de travail brune, ample. Une bonne dizaine d’objets à divers stades d’avancement étaient attachés à sa ceinture par des fils de nylon. D’autres retenaient des outils destinés au travail du bois : des mèches, des limes, des lasers et de minuscules instruments de perçage robotisés.

— Elle devait se croire condamnée, reprit Clavain. Ou, du moins, condamnée à être assimilée.

— On dirait que ça t’ennuie que nous soyons détestés et redoutés.

— Ça fait réfléchir, tu avoueras.

Felka poussa un soupir, comme s’ils avaient déjà eu cette conversation des dizaines de fois.

— Depuis combien de temps nous connaissons-nous, Clavain ?

— Depuis plus longtemps que la plupart des gens, j’imagine.

— Oui. Et tu as passé la majeure partie de ce temps à faire la guerre. Pas toujours au combat, certes, mais tu as toujours été un soldat au plus profond de toi.

Sans le quitter de l’œil, elle attira à elle l’une de ses créations et regarda entre les lamelles de bois.

— Enfin, il est un peu tard pour avoir des états d’âme, non ?

— Tu dois avoir raison.

Felka se mordilla la lèvre inférieure et se propulsa, en tirant sur un filin plus épais, vers l’une des parois. Son mouvement fit s’entrechoquer ses outils et ses créations de bois. Elle entreprit de faire du thé pour Clavain.

— Tu n’as pas eu besoin de me palper le visage quand je suis entré, remarqua Clavain. Dois-je interpréter cela comme un bon signe ?

— Signe de quoi ?

— Ça veut peut-être dire que tu distingues de mieux en mieux les visages.

— Non. Tu as remarqué le mur de visages, quand tu es entré ?

— Tu as dû le faire récemment, répondit Clavain.

— Quand quelqu’un vient ici, et que je ne suis pas sûre de le reconnaître, je lui effleure le visage, j’esquisse ses traits avec mes doigts et je les compare avec les sculptures du mur jusqu’à ce que je trouve une ressemblance, après quoi je n’ai plus qu’à lire le nom. Évidemment, je dois ajouter de nouveaux visages de temps en temps, et certains ont besoin de moins de détails que d’autres…

— Mais… pour moi ?

— Tu portes la barbe, Clavain, tu as beaucoup de rides, et des cheveux blancs, fins. Comment pourrais-je ne pas te reconnaître ? Tu ne ressembles à personne.

Elle lui passa son bulbe de thé. Il se projeta une giclée de liquide brûlant dans la gorge.

— Ça, je ne peux pas dire le contraire.

Il la regarda avec tout le détachement dont il était capable, comparant son image actuelle à celle qu’elle offrait avant qu’il ne s’embarque sur l’Ombre de la Nuit. Quelques semaines à peine avaient passé, et pourtant il la trouvait plus repliée sur elle-même, moins intégrée au monde que lors de leurs dernières rencontres. Elle parlait de visiteurs, mais il la soupçonnait fortement de ne pas en avoir beaucoup.

— Clavain ?

— Promets-moi quelque chose, Felka.

Il attendit qu’elle se tourne vers lui. Ses cheveux noirs, aussi longs que ceux de Galiana autrefois, étaient gras et feutrés. Elle avait les yeux rouges, ce qui faisait ressortir le vert pâle, presque vert jade, de ses iris, et le coin intérieur était encombré de chassie. Elle avait le visage bouffi et la peau légèrement bleutée, comme si elle avait des ecchymoses. Elle partageait cela avec Clavain : la fatigue la marquait beaucoup plus que les autres Conjoineurs.

— Te promettre quoi, Clavain ?

— Si – quand – ça ne va vraiment pas, tu me le dis, hein ?

— À quoi bon ?

— Tu sais que je ferai toujours tout ce que je pourrai pour toi, Felka ? Surtout maintenant que Galiana n’est plus là pour nous.

Elle tourna vers lui ses yeux rougis par le manque de sommeil.

— Tu as toujours fait de ton mieux, Clavain. Mais je suis ce que je suis, et tu n’y peux rien. Tu ne peux pas faire de miracles.

Il hocha tristement la tête. C’était vrai, mais ça n’arrangeait rien de se l’entendre dire.

Felka n’était pas comme les autres Conjoineurs. Il l’avait rencontrée pour la première fois au cours de son second voyage vers le nid de Galiana, sur Mars. Elle était le fruit d’une expérience ratée de manipulation du cerveau au niveau fœtal : une enfant minuscule, handicapée, incapable de reconnaître les visages et d’établir des relations avec les autres. Son univers tournait autour d’un jeu unique, qui ne finissait jamais et qui l’absorbait entièrement. Le nid de Galiana était entouré d’une structure géante que l’on appelait la Grande Muraille de Mars. Cette muraille de deux cents kilomètres de hauteur était un projet de terraformation qui avait échoué et qui avait beaucoup souffert lors d’une guerre précédente. Pourtant, elle n’était jamais tombée, parce que le jeu de Felka consistait à maintenir en activité ses mécanismes d’autoréparation, un processus complexe, interminable, visant à identifier les dégâts et à organiser les précieuses ressources de remise en état. La Muraille était au moins aussi complexe qu’un organisme humain, et c’était comme si Felka contrôlait tous les aspects de ses mécanismes de guérison, jusqu’à la plus infime cellule. Felka s’était révélée plus apte qu’une machine à préserver l’intégrité de la Muraille. Son cerveau était atteint au point de l’empêcher de communiquer avec les autres, mais elle avait un don stupéfiant pour les tâches complexes.

Lorsque la Muraille s’était effondrée, lors du dernier assaut de la Coalition pour la Pureté Neurale, les ex-compagnons de Clavain, celui-ci avait tenté, avec Felka, l’évasion de la dernière chance. Galiana avait essayé de l’en dissuader, l’avertissant que, loin de la Muraille, Felka éprouverait un état de manque plus cruel que la mort ; mais Clavain l’avait emmenée avec lui, convaincu qu’il y avait un espoir, que son esprit devrait pouvoir trouver autre chose sur quoi se focaliser en guise de substitut à la Muraille.

Il avait raison, mais il leur avait fallu bien des années pour en apporter la preuve.

Pendant longtemps après cela – quatre cents ans exactement, bien que ni l’un ni l’autre n’ait eu l’impression de vivre plus d’un siècle de temps subjectif –, Felka s’était doucement abandonnée à son fragile état d’esprit actuel. Une manipulation neurale, subtile et délicate, lui avait rendu une partie des fonctions cérébrales que l’intervention fœtale avait détruites : le langage, et la perception que les autres n’étaient pas de simples automates. Il y avait eu des échecs, des régressions – par exemple, elle n’avait jamais appris à distinguer les visages –, mais les victoires l’emportaient largement. Felka avait trouvé d’autres moyens de s’occuper l’esprit, et elle n’avait jamais été plus heureuse que pendant la longue expédition interstellaire. Chaque nouveau monde offrait la perspective d’énigmes d’une difficulté inextricable.

Mais elle avait finalement décidé de rentrer chez elle. Il n’y avait aucune rancœur entre Galiana et elle, juste l’impression que le moment était venu de commencer à mettre en commun les connaissances qu’elle avait contribué à réunir, et que le meilleur endroit pour le faire était le Nid Maternel, avec ses vastes ressources analytiques.

Mais quand elle avait regagné le Nid Maternel, il était en proie au tumulte de la guerre. Clavain était très vite reparti combattre les Demarchistes, et Felka avait décidé que l’interprétation des données recueillies au cours de l’expédition n’était plus une tâche prioritaire.

Clavain l’avait vue se retirer dans son monde intérieur. Lentement, si lentement que c’était à peine perceptible d’une année sur l’autre. Elle avait commencé à jouer un rôle de plus en plus passif dans les affaires du Nid Maternel, isolant son esprit de celui des autres Conjoineurs, sauf en de rares occasions. Les choses n’avaient fait qu’empirer quand Galiana était revenue, ni morte ni vive, mais dans un horrible état intermédiaire.

Les jouets de bois dont Felka s’était entourée étaient les manifestations d’un besoin désespéré de s’occuper l’esprit avec des problèmes dignes de ses facultés cognitives. Hélas, même si son esprit se cristallisait sur eux, c’était voué à l’échec. Clavain l’avait vu venir. Il savait qu’il n’avait pas le pouvoir de donner à Felka ce dont elle avait besoin.

— Peut-être, quand la guerre sera finie… dit-il piteusement. Si le vol interstellaire redevient une simple routine, et si nous repartons en exploration…

— Ne fais pas de promesses que tu ne pourrais pas tenir, Clavain.

Felka se propulsa vers le milieu de la pièce avec son bulbe de thé. Elle commença à ciseler machinalement l’une de ses compositions. La chose sur laquelle elle travaillait ressemblait à un cube fait d’autres cubes plus petits, dont certaines faces étaient percées de trous carrés. Elle enfonça son ciseau dans l’un des trous et le fit aller et venir en regardant à peine ce qu’elle faisait.

— Ce n’est pas une promesse, reprit-il. Tout ce que je dis, c’est que je ferai de mon mieux.

— Et si les Schèmes eux-mêmes ne pouvaient rien faire pour moi ?

— Ça, nous ne le saurons que quand nous aurons essayé, hein ?

— Je suppose, en effet.

— En effet, conclut Clavain.

Quelque chose claqua à l’intérieur de l’objet sur lequel elle travaillait. Felka siffla comme un chat échaudé et jeta l’objet brisé sur le mur le plus proche. Il éclata en une centaine de blocs de bois. Sans hésiter ou presque, elle attira à elle un autre objet et commença à le retravailler.

— Et si les Schèmes Mystifs ne peuvent rien faire, nous pourrons toujours essayer les Vélaires.

Clavain eut un sourire.

— Ne nous emballons pas. Si ça ne marche pas avec les Schèmes, nous envisagerons d’autres possibilités. Mais nous attendrons pour nous y risquer d’y être obligés. D’abord, il y a le petit problème de cette guerre à gagner.

— Il paraît qu’elle sera bientôt finie.

— C’est ce qu’on dit, hein ?

L’outil que maniait Felka dérapa, et elle s’entama un petit peu la peau sur le côté d’un doigt, qu’elle porta à sa bouche. Elle le suça très fort, comme si elle pressait un citron pour en extraire la dernière goutte.

— Qu’est-ce qui te fait penser le contraire ?

Il éprouva le besoin stupide de baisser la voix, alors que ça ne faisait aucune différence réelle.

— Je ne sais pas. Peut-être que je suis juste un vieil imbécile. Mais à quoi servent les vieux imbéciles sinon à avoir des doutes, de temps en temps ?

Felka eut un sourire indulgent.

— Arrête de parler par énigmes, Clavain.

— C’est Skade et le Conseil Restreint. Il se passe quelque chose, et je ne sais pas quoi.

— Qu’est-ce que ça pourrait être ?

Clavain choisit soigneusement ses mots. Il avait toute confiance en Felka, mais il ne pouvait oublier qu’elle faisait partie du Conseil Restreint. Le fait qu’elle n’ait pas participé au Conseil depuis un certain temps et qu’elle ne soit probablement pas au courant de ses derniers secrets ne changeait pas grand-chose.

— Nous avons cessé de construire des vaisseaux il y a un siècle. Personne ne m’a jamais dit pourquoi, et j’ai vite compris qu’il ne servait à rien de poser des questions. Entre-temps, j’ai entendu des rumeurs étranges sur des choses mystérieuses qui seraient en train de se passer : des initiatives secrètes, des programmes secrets d’acquisition de technologie, des expériences secrètes. Et puis tout d’un coup, juste au moment où les Demarchistes sont sur le point de battre en retraite et d’admettre leur défaite, le Conseil Restreint dévoile un vaisseau d’une conception révolutionnaire. Écoute, Felka, si l’Ombre de la Nuit n’est pas une arme, je veux bien être pendu, mais contre qui peuvent-ils bien prévoir de l’utiliser sinon contre les Demarchistes ?

— « Ils », Clavain ?

— Je veux dire « nous ».

Felka hocha la tête.

— Et donc, tu te demandes parfois si le Conseil Restreint ne mijote pas quelque chose en douce.

Clavain sirota son thé.

— J’ai le droit de me poser la question, non ?

Felka se tut pendant un long moment. Le silence n’était troublé que par le bruit de sa lime sur le bois.

— Je pourrais répondre à certaines de tes questions, Clavain, mais tu sais que je ne révélerai jamais ce que j’ai appris au sein du Conseil Restreint. Tu en ferais autant à ma place.

— Je n’en attendais pas moins de toi, répondit-il en haussant les épaules.

— Et même si je voulais te dire ce que je sais, je pense que je ne sais pas tout. Plus maintenant. Il y a des strates sous les strates. Je n’ai jamais été informée des secrets du Sanctuaire Intérieur, et il y a des années que je ne suis plus au courant de ce qui se trame au sein du Conseil Restreint. Certains membres du Conseil Restreint voudraient même qu’on m’efface la mémoire de façon permanente, pour que j’oublie ce que j’ai appris pendant les années où j’en étais un membre actif, dit-elle en se tapotant la tempe avec sa lime. La seule chose qui les retient, c’est l’étrange anatomie de mon cerveau. Ils ne peuvent pas jurer qu’ils effaceraient ce qu’ils veulent.

— Il faut toujours voir le bon côté des choses.

Elle hocha la tête.

— Mais il y a une solution, Clavain. Une solution assez simple, quand on y réfléchit.

— Et laquelle ?

— Tu pourrais intégrer le Conseil Restreint.

Clavain poussa un soupir, chercha une objection, tout en sachant que, même s’il en trouvait une, elle ne satisferait sûrement pas Felka.

— Je pourrais avoir encore un peu de thé ?

 

 

Skade arpentait les corridors gris, tortueux, du Nid Maternel, sa crête flamboyant du rouge écarlate de la colère et d’une intense concentration. Elle allait à la chambre secrète où elle avait organisé une réunion avec Remontoir et un certain nombre de membres du Conseil Restreint.

Son esprit tournait à une vitesse proche du taux de traitement maximal. Elle se demandait comment elle allait gérer ce qui promettait d’être une rencontre délicate, peut-être la plus cruciale de sa campagne pour recruter Clavain et le gagner à sa cause. La plupart des membres du Conseil Restreint étaient des marionnettes entre ses mains, mais il y en avait quelques-uns qui lui donnaient du fil à retordre et qui exigeraient une dose accrue de persuasion.

Skade revoyait aussi la dernière mouture des données opérationnelles concernant les systèmes secrets de l’Ombre de la Nuit que le compad plaqué sur son ventre injectait dans son cerveau. Les données étaient encourageantes ; il n’y avait qu’un problème : comment garder le secret sur cette percée technologique afin d’empêcher un test plus extensif du système ? Elle avait déjà informé le Maître d’Œuvre de la bonne nouvelle, de sorte que les derniers perfectionnements techniques puissent être incorporés dans la flotte d’exode.

Elle consacrait une partie importante de ses circuits à ces questions, mais cela ne l’empêchait pas de retraiter en parallèle un message récemment arrivé de la Convention de Ferristown.

Ce n’était pas bon.

Le porte-parole de la Convention planait devant Skade, face à elle, ses pieds glissant inefficacement au-dessus du sol. Skade repassait la transmission à dix fois la vitesse normale, ce qui conférait aux gestes de l’homme quelque chose de démentiel.

« … requête formelle adressée à tous les Conjoineurs et membres associés à cette faction, disait le porte-parole. Un vaisseau conjoineur a été impliqué dans l’interception et l’abordage d’un bâtiment demarchiste dans les limites de la Zone Contestée entourant une géante gazeuse… »

Skade accéléra le défilement du message. Elle se l’était déjà passé et repassé dix-huit fois, à la recherche de nuances ou de subtilités dénonçant une traîtrise. Elle savait que ce qui suivait était une liste suprêmement fastidieuse d’articles juridiques et de clauses statutaires de la Convention, qu’elle avait dûment vérifiés et trouvés incontestables.

« … inconnue de la faction conjoineur, Maruska Chung, maître-à-bord du vaisseau demarchiste, avait pris officiellement contact avec les représentants de la Convention de Ferristown à propos du transfert d’un prisonnier placé sous notre responsabilité. Le prisonnier en question était retenu à bord du vaisseau demarchiste après son arrestation sur un astéroïde militaire dépendant de la juridiction demarchiste, conformément à… »

Suivait une énumération de clauses indigestes. Elle accéléra à nouveau.

« … le prisonnier en question, un hyperporc connu de la Convention de Ferristown sous le nom de “Scorpio”, était recherché pour les crimes et délits suivants, commis en contravention avec la loi martiale, statut général numéro… »

Elle repassa le message, mais ne détecta rien qu’elle ne sût déjà. Le gnome bureaucratique de la Convention semblait trop obsédé par les détails des traités et des clauses annexes pour être capable de véritable traîtrise. Il disait presque certainement la vérité au sujet du porcko.

Scorpio était un meurtrier pervers, un tueur d’êtres humains. Chung avait annoncé à la Convention – probablement par faisceau concentré, avant que l’Ombre de la Nuit ne soit assez proche pour intercepter ses transmissions – qu’elle le ramenait pour le leur livrer.

Et Clavain – maudit soit-il, encore une fois – n’avait pas fait ce qu’il aurait dû faire, et qui consistait à rayer les Demarchistes de la carte, point final. La Convention aurait élevé des protestations, mais il aurait été parfaitement dans son droit. On n’aurait pas pu lui reprocher d’ignorer l’existence du prisonnier de guerre, et il n’était pas obligé de poser des questions avant d’ouvrir le feu. Au lieu de quoi il avait préféré sauver le porcko.

« … exige le retour immédiat du prisonnier sous notre juridiction, sain et sauf, et non contaminé par les systèmes d’infiltration neurale des Conjoineurs – et cela dans un délai de vingt-six jours standard. Le non-respect de cette injonction… ajouta le porte-parole de la Convention en se tordant les mains comme s’il anticipait une issue regrettable,… le non-respect de cette résolution porterait gravement préjudice aux relations entre la Convention et le parti conjoineur, inutile de le dire ».

Skade comprenait parfaitement. Ce n’était pas que le prisonnier ait un réel intérêt pour la Convention. Mais, en tant que prise – en tant que trophée –, il recelait une valeur incalculable. La loi et l’ordre étaient déjà dans un état de délabrement avancé dans l’espace aérien de la Convention, et les porckos constituaient une faction à part entière, une force puissante, peu respectueuse des lois. Il était déjà assez regrettable que Skade soit allée à Chasm City en personne, prétendument en mission pour le Conseil, et qu’elle ait bien failli se faire tuer. Les choses ne s’étaient sûrement pas améliorées depuis. La recapture et l’exécution du porcko auraient constitué un avertissement adressé aux autres forbans, surtout les factions de porckos les plus criminelles. À la place du porte-parole, Skade aurait formulé à peu près la même exigence.

Mais cela ne voulait pas dire que le porcko ne constituait pas un problème en soi. À la lumière des événements, sachant ce qu’elle savait. Skade n’avait pas besoin d’obtempérer. D’ici peu, la Convention n’aurait plus aucune importance. Le Maître d’Œuvre lui avait assuré que la flotte d’exode serait prête d’ici à soixante-dix jours, et elle n’avait pas de raison de douter de la précision de son estimation.

Soixante-dix jours.

Et d’ici à quatre-vingts ou quatre-vingt-dix jours, ce serait fini. D’ici à trois mois à peine, rien n’aurait plus d’importance. Et c’était tout le problème. L’existence de la flotte, la raison de son existence devaient rester rigoureusement secrètes. Les Conjoineurs devaient absolument donner l’impression de s’apprêter à la victoire militaire que tous les observateurs annonçaient. Toute autre attitude ne pouvait que paraître suspecte tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Nid Maternel. Et si les Demarchistes avaient vent de la vérité, il y avait un risque – faible, mais elle ne pouvait l’écarter – qu’ils se regroupent, utilisant cette information pour se faire des alliés parmi ceux qui étaient restés neutres jusque-là. Pour le moment, ils représentaient une force négligeable, mais, alliés aux Ultras, ils pouvaient faire obstacle à l’objectif ultime de Skade.

Non. La comédie de la victoire à venir exigeait un certain degré d’obéissance à la Convention. Skade devait trouver un moyen de restituer le porcko à ses sbires avant qu’ils ne commencent à avoir des soupçons.

Sa fureur allait crescendo. Elle interrompit le défilement du message. Le porte-parole se figea devant elle, s’assombrit, devint une ombre chinoise. Elle le traversa, le dispersant comme une volée de corbeaux offusqués.

L'Arche de la rédemption
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